Vendredi 22 décembre 2006
Lorsque nous interrogeons les Français de plus de 55 ans sur l’événement de politique intérieure qui les a le plus marqué depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, Mai 68 revient systématiquement parmi les premières réponses. En outre, Mai 68 est très souvent présent dans le discours politique d’aujourd’hui à droite comme à gauche. Pendant le mouvement contre le CPE d’ailleurs, sociologues et hommes de pouvoir ne se sont pas privés d’opérer des rapprochements entre ce dernier mouvement social et celui de Mai 68.
Mai 68 est une de ses références historiques constantes dans le débat public. Cependant, force est de constater que les évocations de Mai 68 sont souvent faites dans le péjoratif à droite de manière générale mais également dans une partie de la gauche. Mai 68 véhiculent un certain nombre d’idées reçues, d’idées fourre-tout et souvent même les évènements et les acteurs de Mai 68 sont désignés comme responsables d’un malaise social qui est en effet indéniablement grandissant dans notre société actuelle.
C’est la faute à Mai 68 ! nous rabâche régulièrement la droite pour expliquer l’ensemble des difficultés que connaît notre société... Parmi les chefs de file de l’anti-soixante-huitisme primaire, nous avons Luc Ferry et ses fumeuses théories éducatives d’un autre temps, Nicolas Sarkozy le suit de très près avec ses discours anti-soixante-huitards. Néanmoins, si la droite était seule dans le paysage politique à faire de Mai 68 une sorte de souffre-douleur historique, nous pourrions en rester là et considérer que, de toute façon, elle a toujours été contre le mouvement social aussi bien dans les années 1970 qu’en ce début de XXIe siècle. Mais, malheureusement, quand ce type de rhétorique, gagne aussi la gauche, cela devient véritablement plus problématique… En effet, une partie de la gauche, et elle a ses exégètes, n’hésite pas à accabler les soixante-huitards de tous les maux. Elle fustige ces « révolutionnaires bourgeois », ces « gens qui ont retourné leur veste », ces « anciens gauchistes devenus libéraux », etc.
À l’appui des insultes et des sarcasmes, il y aurait quand même un certain nombre de théories fondées sur des faits qui permettraient soi-disant pour les anti-soixante-huitards de prouver que Mai 68 est la grande cause des malaises qui parcourent notre société.
Tout d’abord, il paraîtrait que Mai 68 a ouvert l’ère du laxisme généralisé de la société. Cette thèse résume en quelques sortes toute la pensée politique du philosophe Luc Ferry (La Pensée 68). Cependant, il est loin d’être seul. De manière générale, ce sont ceux qui se présentent en grand défenseur de la République, de droite comme de gauche, qui sont les plus fervents adeptes de la thèse du complot soixante-huitard. La droite comme la gauche comptent son lot de républicains convaincus, nostalgiques des coups de règles sur les doigts, du bonnet d’âne, des cours ex-cathedra en latin, de la géographie Vidal-de-la-Blachienne, du « debout quand le maître entre dans la salle », de La Marseillaise, de la morale égalitaro-méritocratique, de la Troisième République, cette même République qui commence par l’écrasement de la Commune et se termine par Vichy. À noter une différence, ces républicains ont quand même la pudeur de ne pas demander le retour à l’école des idées « anti-boches » (même si parmi ceux qui ont voté non au Traité, il y en a qui n’en étaient pas loin). En fait, ils se sont rattrapés sur l’antiaméricanisme, mais à défaut d’avoir des Américains sous la main en France, c’est sur les musulmanes voilées qu’ils expérimentent leurs conceptions de l’éducation.
Philippe De Villiers, Luc Ferry, Jean-Pierre Chevènement ou bien encore Jean-Luc Mélenchon, récemment rejoints par Jean-Marie Le Pen, depuis son discours de Valmy, sont sûrement les plus grands représentants de cet ordre républicain… et réactionnaire. Ajoutons à ces quelques figures emblématiques, tous les autoritaires qui errent ici ou là dans de nombreux partis de gauche.
Véritablement, ils n’ont rien compris à Mai 68 et il est navrant de les voir confondre laxisme et liberté. Le laxisme généralisé de la société est un mythe. Le laxisme à l’école n’existe pas car il semblerait que la liberté elle-même se réduise de jour en jour. Bien sûr, notre système éducatif repose sur des acquis de Mai 68 mais contrairement à ce que peuvent dire les républicains convaincus, ils ne s’étendent pas, ils se réduisent. La ghettoïsation des élèves en situation d’échec, l’expulsion des jeunes étrangers scolarisés, le surpeuplement des classes annihilant la spontanéité de la parole pendant les cours, le retour aux dispositions ultra-rigides dans les règlements intérieurs, le maintien de la diffusion verticale du savoir sont autant de signes qui ne peuvent pas s’expliquer par un laxisme hérité de Mai 68. Si l’élève a été au centre du dispositif de l’enseignement entre 1968 et la fin des années 1970, avec les mutations économiques des années 1980, ce n’est plus réellement le cas aujourd’hui.
Deuxième grand mythe : l’embourgeoisement des soixante-huitards, leur institutionnalisation et leur trahison envers la cause auraient rendu le libéralisme et ses ravages légitimes. Pour commencer, précisons que cet argumentaire de l’embourgeoisement et de la trahison est développé par un peu près n’importe qui, aussi bien par la droite qui pense y trouver là une rhétorique pour affaiblir la gauche en pointant du doigt ces anciens « gauchistes » ralliés au libéralisme économique, aussi bien par la gauche qui pense y trouver là une rhétorique pour affaiblir la droite en croyant s’attaquer à des représentants du libéralisme… Dans les deux cas, c’est un argumentaire type café du commerce. Pourquoi ?
D’abord parce qu’il n'y a pas de portrait type du soixante-huitard. Le soixante-huitard est celui qui a vécu et participé aux événements de Mai et à ses suites jusqu’à la fin des années 1970. La généralisation du terme soixante-huitard à partir de l’exemple d’un Serge July ou d’un Daniel Cohn-Bendit n’est pas permise. Le soixante-huitard est une génération tout en étant un individu. Les soixante-huitards, ce sont d’abord les masses anonymes: les étudiants, les paysans et les ouvriers qui ont participé au plus grand mouvement social de l’Histoire mondiale car Mai 68 a été la seule révolution qui a touché simultanément dans le même laps de temps tous les pays, notamment les pays industrialisés.
Ensuite, les soixante-huitards ne sont pas exclusivement représentés par les héritiers médiatiques du courant stalinien, c’est-à-dire les maoïstes et les trotskistes quelle que soit la formation politique à laquelle ils ont appartenu (GP ex UJCML, PCML, JCR, etc.). À côté de cela, il y a le courant libertaire (Mouvement du 22 mars, Comité d'occupation enragés et situationnistes) et le courant deuxième gauche (PSU, CFDT, UNEF). Ces trois courants politiques ont-ils trahi la cause ?
Encore faudrait-il savoir ce qu’est la cause. Contrairement à ce que croient les néo-contestataires du XXIe siècle, le renversement de la société de classe et la prise de pouvoir n’a jamais été l’objectif du mouvement de Mai. L’esprit de Mai était tout autre : il s’agissait de renverser des ordres établis certes, mais surtout d’amorcer un processus de démocratisation de la société et de libéralisation des mœurs. Et de ce point de vue-là, les soixante-huitards ont atteint leurs objectifs. La révolution mondiale a plutôt été un succès en Europe. Alors quelle trahison ? Aucune.
Néanmoins, s’il n’y a pas de traîtres, il y a des erreurs de logique politique qui devaient inévitablement conduire certains à ce qu’ils sont aujourd’hui. Dès le départ, le courant stalinien (les maos mais aussi les trotskistes et les dits révisionnistes, cégétistes et communistes du PCF) étaient dans une logique anti-Mai 68 même s’ils ont pu être des acteurs du mouvement à part entière. Ce sont d’ailleurs eux les principaux fossoyeurs historiques du mouvement de Mai, indirectement en France, en Italie et en Allemagne, directement en Tchécoslovaquie et en Chine, entre autres. Ceux-là ont payé par la suite, en France, leur logique stalinienne, les maos ont été récupérés et instrumentalisés par François Mitterrand tandis que le PCF, progressivement, était saigné à blanc.
Les anciens du courant libertaire et les anciens du courant de deuxième gauche se sont modernisés. Ils ont évolué avec leur temps et sont restés des contestataires mais des contestataires du XXIe siècle. Ils n’ont pas trahi la logique des années 1970, ils ont fait évoluer cette logique tout en continuant à défendre ce qui leur était cher. Et d’ailleurs, à gauche, ceux qui aujourd’hui trahissent peut-être le plus mais qui paradoxalement sont les premiers à accuser les soixante-huitards d’avoir trahi, ce sont ceux qui gardent toujours les mêmes logiques.
À ce sujet, le mouvement contre le CPE a été parfaitement révélateur de la bêtise de la gauche contestatrice qui a tenté mais a échoué de donner une couleur anti-Mai 68 au mouvement contre le CPE en multipliant les revendications au lieu de se concentrer sur un seul objectif : le retrait du CPE.
Un ancien soixante-huitard membre de l’Internationale situationniste faisait remarquer à ce propos que la CGT était toujours aussi déconnectée des réalités car il faut être vraiment « con » pour brandir des panneaux avec écrit dessus un CDI pour tous. La remarque était tout à fait juste lorsqu’on sait qu’en Mai 68, les manifestants avaient des slogans du type Ne travaillez jamais. Certaines revendications des manifestants anti-CPE étaient donc véritablement anti-sociales et en contradiction avec l’esprit de Mai. Demander un CDI pour tous apparaissait pour ces soi-disant radicaux comme une demande progressiste, mais en fait elle était totalement réactionnaire et en rupture avec l’héritage de Mai 68 car, s’il faut être radical, alors soyons le, mais complètement, ce n’est pas le slogan un CDI pour tous qu’il fallait clamer mais bien celui-ci : suppression de tous les contrats, abolition du travail. Et de ce point de vue-là, ce sont ceux qui n’ont pas la réputation d’être des contestataires primaires qui étaient les plus proches du slogan.
Enfin ceux qui tentent de discréditer Mai 68 en n’en faisant qu’une révolution bourgeoise ne font que mépriser les travailleurs en grève qui ont suivi les étudiants dès les premières manifestations. Ils ne connaissent en fait pas l’Histoire.
Troisième grand mythe : les soixante-huitards seraient devenus aujourd’hui des racistes anti-jeunes… Une théorie défendue par certains individus qui considèrent que le fossé des générations est à imputer aux soixante-huitards, fils de baby-boomers, qui avaient tout mais qui voulaient plus. Ils auraient fait la révolution de Mai 68 pour à la fois se donner bonne conscience et obtenir le meilleur pour leurs enfants afin que ceux-ci ne se révoltent pas contre leurs parents soixante-huitards.
Pourquoi ce raisonnement à la fois pervers et réactionnaire est totalement faux ? D’une part, dire que les fils de baby-boomers étaient comblés est une erreur. Les conditions de vie des années 1970 aussi bien pour les étudiants que pour les travailleurs sont déplorables. Et l’argumentaire autour du « fils à papa qui fait sa révolution » ne tient pas. En 1968, il y avait bien un malaise et il s’est traduit par le mouvement social. D’autre part, si les soixante-huitards ont obtenu mieux pour leurs enfants, ce n’est pas pour les empêcher d’être, eux aussi, jeunes. Car d’une part tous les jeunes n’ont pas vu leur condition s’améliorer, rappelons-nous les différentes émeutes de banlieues de Vaulx-en-Velin en 1971 à Clichy-sous-Bois en 2005. D’autre part, il est totalement mensonger de dire que les jeunes après Mai 68 sont une génération à la fois éloignée des préoccupations des parents mais incapable de s’affirmer. Les mouvements de 1986 et 2006, par exemple, ont prouvé que la jeunesse était capable de se mobiliser comme leurs parents, tout en innovant. Alors si fossé des générations il y a, ce n’est pas la faute à Mai 68, c’est la faute à ceux qui préfèrent la casse sociale au progrès social.
Donc non les soixante-huitards ne sont pas responsables des difficultés de l’école, des ravages du libéralisme et du creusement du fossé entre générations. Les trois reproches généraux qui sont faits à Mai 68 sont des mythes, des simplifications de l’esprit. Désigner arbitrairement des responsables qui ne sont pour rien dans tout cela est inadmissible. Et si les malaises de notre société existent et que l’on veut à tout prix y voir une origine historique, ne serait-il pas plus logique de chercher les causes autour des premières crises économiques de la fin des années 1970 ?
Néanmoins abandonner ses idées reçus sur Mai 68 ne semblent pas choses faciles. C’est pourquoi, en 2007, entendre encore des individus, et cela peu importe leur couleur politique, hurler que si tout va mal en France c’est parce que C’est la faute à Mai 68 ! me fait dire qu’il est encore d’actualité d’affirmer qu’aujourd’hui Nous sommes tous des Juifs allemands.
Diego Melchior
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